Paroles en ligne

« Divertissez-vous ! » répètent tous azimuts les médias serviles, dans le cadre de la dernière opération de « communication » (c’est-à-dire de manipulation des esprits) que l’on voit se mettre peu à peu en place ; laquelle vise à créer tout à fait artificiellement une nouvelle mode au niveau de la pensée, du langage, des comportements. Mais cela sonne aussi faux et fait aussi mal que le « Enrichissez-vous ! » de sinistre mémoire, lancé, au lendemain de la Commune par celui qu’un certain barbu appelait « ce nabot monstrueux [qui]  tient sous le charme la bourgeoisie française, parce qu’il est l’expression la plus achevée de sa propre corruption de classe ». Avez-vous reconnu ?

Chaque jour, un peu plus de personnes « veillent à faire succéder le divertissement aux affaires ». Quelques illustrations : le spectacle (et non la pratique) du sport occupe l’essentiel de l’espace médiatique. Les parlementaires votent à toute vitesse une loi pour légaliser les jeux d’argent. L’ancienne collaboratrice d’un président de la république abandonne le service public et proclame : « Le divertissement, voilà l’avenir ! » Des milliers de jeunes sont convoqués, simplement pour boire. On entend de plus en plus dire que le tourisme, les spectacles, la vie sociale, ce n’est pas fait pour « se prendre la tête ». Les Champs Elysées se transforment l’instant d’un week-end en une fausse campagne, au moment même où la plupart des agriculteurs se prolétarisent.

Le projet est si médiocre que j’ai presque honte de convoquer un philosophe pour commenter ce qui commence à faire tendance ; malgré tout, depuis le lycée, je pense à Blaise Pascal à chaque fois que j’entends parler de « divertissement ». Que disait le moraliste janséniste ? Que « c’est rendre un homme heureux, que de le détourner de la vue de ses misères domestiques, pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser ».

Il est bien vrai que le spectacle quotidien n’est pas très réjouissant, malgré les efforts réalisés par les médias serviles. Non seulement les misères ne cessent de gagner du terrain, en largeur et en profondeur,  mais l’espoir d’inverser la tendance s’éloigne au fur et à mesure que ceux qui prétendent nous gouverner passent leur temps à tenter de nous convaincre qu’il n’y a pas d’autres solutions que de faire mal au plus grand nombre.

Alors, en sommes-nous réduits à suivre les conseils de celui qui abandonna les mathématiques  pour la théologie, allant jusqu’à affirmer que « la maladie est l’état naturel du chrétien » ? Après tout, la religion n’a-t-elle pas toujours été une manière séduisante de ne pas regarder le réel ?

Le principal enjeu, c’est de nous inciter à confondre ce que nous proposent la majorité des artistes et le divertissement.  Alors que c’est tout le contraire ! D’un côté, il s’agit de détourner les yeux, d’oublier la réalité, de penser à « bien danser », de s’habituer à ne pas comprendre, de devenir complice des « misères », « d’échapper à la morosité ambiante » comme le martelait récemment un magazine télévisuel de propagande, particulièrement sournois ; de l’autre, il s’agit de regarder avec toujours plus d’acuité et d’intelligence, de faire un détour pour mieux analyser ce qui nous entoure, d’apprendre à dégager le sens des choses, de ne jamais les accepter en tant que telles et donc de se donner les moyens que ça change réellement. C’est cela seul qui est véritablement jouissif. Et si l’art ne nous incite pas à devenir critique de notre propre environnement, alors ce n’est pas de l’art, c’est « la mort de l’art » ; c’est une nouvelle manière d’aliéner les hommes, ce qui commence par l’acceptation de l’aliénation elle-même.

Jean-Pierre LECOURT

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Et si je m’étais trompé ?

J’ai dénoncé, il y a peu, la multiplication du nombre des gens qui ne veulent pas « se prendre la tête », que ce soit en matière de tourisme, de spectacle ou, plus largement, de vie sociale. Ma désapprobation vient de ce que j’y vois l’une des manifestations du mouvement de généralisation du « divertissement » qui me parait aller à l’encontre de l’art, dans le sens d’un affadissement, d’une neutralisation aliénante des rapports aux choses et aux autres. J’ai malheureusement pu, à plusieurs reprises, observer sur des proches les dégâts causés par cette sorte de paresse qui est en fait une soumission à des modes dont la logique est redoutable.

Et puis, hier soir, j’ai assisté à la projection de la dernière œuvre de Michel SCHWEIZER, intitulée Dear Dancers. Il s’agit d’une vidéo qui rend compte de la pratique d’amateurs de danses populaires. Ce ne sont pas des professionnels mais ils sont tous très passionnés de tango, de rumba, de paso-doble, de sévillanes, de flamenco, de valse viennoise ou musette, entre autres. Cette vidéo, composée d’interviews de ces amateurs passionnés, intervenant le plus souvent en couples, m’a paru dotée d’une véritable dimension plastique et, finalement, constituer une authentique œuvre d’art contemporain. En cela, elle est comparable à de nombreuses œuvres qui visent à porter témoignage, à enquêter, à raconter des histoires, à rendre attachantes des paroles relatives, en général, à des fragments de la réalité, tout en étant chargées d’une certaine originalité ; de sorte qu’une distance clairement perceptible est maintenue vis-à-vis de cette réalité et, en même temps, l’attention du spectateur reste en éveil, quelque soit l’intérêt que cette réalité présente pour lui. Je pense en particulier à Valérie MREJEN, Shaun GLADWELL, Luiz BRAGA, Mark LEWIS, Jordi COLOMER, Vincent BERGERAT, Lina KLAPSTOCK, Apichatpong WEERASETHAKUL et ses « Mini-films » et bien d’autres…

En l’occurrence, ces témoignages sur la pratique de la danse populaire dépassent de beaucoup leur sujet en évoquant par exemple les diverses significations que peuvent prendre les mouvements du corps dans l’espace ou encore les multiples façons de nouer des relations avec les autres. Autrement dit, les propos sont simples, élégants mais non dénués de profondeur. Enfin les images conservent, tout au long des quarante minutes que dure la vidéo, une étonnante cohérence, les interviewés étant filmés le plus souvent en plans fixes, assis dans des fauteuils et devant un même paravent, tous ces éléments de décor se caractérisant par une notable banalité.

Mais ce qui a retenu le plus mon attention, c’est l’affirmation de l’un des interviewés, selon laquelle ceux qui  adoptent cette pratique ne cherchent pas du tout « à se prendre la tête » ! Cela m’a évidemment interpellé parce que, par ailleurs, aucun de ces amateurs ne m’a paru simplement se divertir, au sens que j’avais attribué, après Blaise PASCAL, à cette mode du désintérêt pour la « dure réalité ». J’étais donc face à une contradiction : je ressens une forte sympathie pour une personne proclamant qu’elle s’inspire d’une démarche que, par ailleurs, je condamne. Que croire ? Qui croire ?

D’autant plus que le même interviewé argumente le fait de ne pas « se prendre la tête » en précisant qu’il s’agit, en pratiquant ces danses populaires, de s’impliquer totalement, s’engager, authentiquement, sans fioritures inutiles, sans bavardages. Ce qui me rappelle que Blaise PASCAL conseille de « détourner la vue des misères domestiques », en « remplissant toute sa pensée du soin de bien danser ». Bien danser !

Je n’avais donc rien compris à son divertissement. Il n’y est peut-être pas du tout question de paresse, d’indifférence mais d’une sorte d’engagement détourné, d’un transfert d’énergie, non pas dans le sens d’un appauvrissement de son intensité mais dans un processus d’une nature radicalement différente, qui, en impliquant l’être tout entier et d’abord le corps, permet de restaurer une dignité menacée. Ainsi, la majorité des interviewés de cette vidéo est d’un âge avancé et témoigne, par la parole mais aussi par l’image, de ce que cette pratique leur a permis de conserver une certaine jeunesse. Ils ne se sont donc pas perdus mais, au contraire, n’ont cessé de se retrouver. Ils n’ont pas perdu contact avec la réalité mais, au contraire, n’ont cessé, en profondeur, de la maîtriser ; avec les retombées positives que l’on imagine facilement sur l’ensemble de leur vie, en dehors de la salle de bal…

Finalement, mon erreur est de n’avoir pas compris la différence décisive qu’il y a entre « détourner la vue » et fermer les yeux. Et ce n’est pas par hasard que Blaise PASCAL invoque « le soin de bien danser » car il désigne ainsi un processus d’engagement total, très éloigné de la tentation de faire comme si la réalité n’existait pas. Elle existe bien, dans sa brutalité mais on la change en l’abordant sous une autre face.

Il est clair qu’il fallait la sensibilité d’un chorégraphe tel que Michel SCHWEIZER pour parvenir à traduire cela en images. Mais s’agit-il d’une œuvre chorégraphique ?

Jean-Pierre LECOURT le 27-5-10

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